![]() Une maison aultoise (Photo Gabriele Basilico) |
Gisèle a gardé le souvenir de ces maisons de deux à trois étages, réservées à des femmes avec enfants venus se refaire une santé dans l’air iodé. Quelques semaines au bon air, et tout le monde rentrait à Paris.
En janvier 1936 naît un cinquième bébé : Geneviève. « Nous sommes retournés à Onival deux ou trois semaines ; c’était le début des congés payés » rappelle Gisèle. « Quand ils ont décidé de venir plus longtemps et en famille, mes parents ont pris contact avec une agence de location, à Onival. »
A partir de 1937, la famille Lemaire ne se rend plus chez les grands-parents à Loury (près d’Orléans). Onival devient l’unique et régulière destination de vacances. « Nous habitions au coin de la rue de la Pêche, au n°1. »
La maison est actuellement démolie ; il y a un petit parking. « Juste à côté, habitait un pêcheur qui fabriquait ou réparait ses filets. C’était le père de Mme Derambure (la femme du garde-champêtre) et le grand-père de Madeleine Duputel, une employée de la boulangerie. »
En janvier 1938 naissent les jumelles. « Nous sommes allés habiter au 25, rue de Saint-Valery. Nous étions sept enfants plus les parents. Grand-mère (la mère de maman) et tante Marie-Thérèse (sa petite sœur) sont venues nous rejoindre. »
La maison surplombe toujours la mer. Elle paraît bien petite pour loger une famille devenue grande ! Ces moments inconfortables ont pourtant laissé d’excellents souvenirs à la fillette Gisèle : « Maman se reposait ». Tout un programme, pour une mère de famille nombreuse !
D’autant plus que la guerre va bientôt tout gâcher. A la rentrée scolaire, les deux frères Michel et Bernard sont inscrits comme internes au château de Mesnières-en-Bray (qui est encore actuellement un centre de formation avec internat), en Seine-Maritime.
« En 1939, nous sommes retournés à Ault dès Pâques, car mon père craignait les bombardements sur Paris. Papa lisait les journaux ; on entendait parler de l’Autriche et de la Tchécoslovaquie. Mes parents n’avaient pas la radio. »
A Pâques 1939, comme on ne rentrait pas à Paris, il a fallu s’organiser. « Nous, les filles, avons été inscrites à l’école d’Ault, ainsi que Michel, revenu de Mesnières ».
C’est au même 25 de la rue de Saint-Valery que naît Jean-Paul, le huitième enfant, en septembre 1939. La guerre est déclarée. Le récit de Gisèle ressemble à celui de tous les Français de l’époque : « Les réfugiés de Belgique et du nord de la France descendaient. Ils n’avaient pas d’eau à boire ; certains habitants leur faisaient payer de l’eau. Moi, j’allais chercher du lait à la ferme ; maman donnait aux réfugiés du lait chaud ou froid ; elle ne leur faisait pas payer l’eau ni le lait. »
La famille reste sur place. « Nous nous attendions également à être évacués du jour au lendemain, pour fuir les Allemands. Maman m’obligeait à porter deux ou trois robes l’une sur l’autre, dans la journée, au cas où nous devrions fuir immédiatement. C’étaient des robes légères. Lorsqu’on demandait au maire quand on partirait, il nous répondait toujours “je n’ai pas d’ordre”. Heureusement que je nous n’avons jamais fui : nous n’avons pas connu les malheurs de tous ceux qui ont perdu leurs affaires. Heureusement aussi : il n’y a jamais eu de bombardement par avion ; simplement des tirs venant d’un bateau, qui n’ont pas fait de victimes. »
Mais les transports sont totalement désorganisés, notamment pour le père de cette petite tribu, qui continuer à gagner sa vie à Paris.
« A partir de mai, il n’y avait plus de trains arrivant au Tréport ; donc Papa ne pouvait plus venir nous voir, regrette Gisèle. La dernière fois, il est allé jusqu’à Beauvais en train ; il avait emporté un vélo et est venu jusqu’à Onival à vélo. Il est reparti par le même moyen, a repris le train à Beauvais, mais n’a plus jamais revu son vélo. »

A l’époque, le salaire n’était pas transféré par informatique. « Maman n’avait plus d’argent ; donc les commerçants lui faisaient crédit, car elle était connue. Mais pour faire des économies, elle nous envoyait chercher des moules et des bigorneaux ; elle les faisait cuire avec du sel, des aromates. » L’extraordinaire sens de l’économie de la maman fera des miracles.
Et les enfants étudient consciencieusement. « Pendant que j’étais à Onival, j’ai passé un certificat d’études privé : les sciences étaient remplacées par l’enseignement ménager ; il y avait l’enseignement religieux. Ce n’était pas reconnu officiellement ».
Gisèle s’interroge encore : « Je n’ai jamais compris pourquoi Maman et l’institutrice ne m’ont pas inscrite au vrai certificat d’études : peut-être parce que je n’avais que 10 ans et demi. L’âge légal était 12 ans. C’était une classe unique, l’institutrice nous faisait beaucoup travailler. Elle nous faisait venir dès 7 h 30, avant l’arrivée des autres enfants, et elle nous gardait le soir, après leur départ. »
Pendant que l’institutrice préparait les grandes au certificat d’études, Gisèle faisait la dictée aux CE2. Ce n’est d’ailleurs pas la seule incongruité du moment : la classe unique devient mixte en septembre 1939. Gisèle y côtoie des jumeaux pleins d’humour : son frère et sa sœur. « Michel et Christiane avaient de bons fous-rires. L’un portait le bonnet d’âne, et l’autre faisait tenir les oreilles droites. Tout le monde riait dans la classe. »
Mais Gisèle, plus réservée, s’amuse moins. « J’ai re-préparé un certificat, qui a eu lieu en juillet ou août 1940, organisé par des enseignants. Il fallait se rendre loin à pied : peut-être à Escarbotin, je ne sais plus. »
Malgré l’effort méritoire (une marche de 9 km pour passer l’épreuve), le diplôme n’est pas validé. Finalement, ce certificat d’études, elle l’a passé le 1er octobre, en une matinée, à Paris, dans le 17e arrondissement. « Maman avait vu qu’il y avait une session spéciale et m’y a inscrite. Je l’ai réussi et j’ai eu le diplôme. »
Pendant la guerre, Ault et Onival sont zone interdite ; les Parisiens n’y ont pas accès. Et l’automne parisien ouvrira une douloureuse brèche dans les études de Gisèle. Avec les restrictions, sa mère décide de la garder à la maison pour l’aider à élever les plus petits. « Maman devait s’absenter pour faire la queue devant les magasins ». Que pouvaient peser les rêves d’une gamine de 12 ans dans la débâcle générale ?
Gisèle reprendra des études beaucoup plus tard. Sa génération est la dernière à pouvoir raconter la guerre en France. Il faut espérer qu’aucun de ses descendants ne vivra cette expérience.
« En juillet 1945, j’étais en colonie paroissiale de vacances près d’Aurillac. Le dernier jour, nous avons croisé celles qui venaient nous remplacer. L’une des filles m’a demandé si je savais ce qu’était une bombe atomique. Non, je ne savais pas. C’était le 6 août, le jour de mon anniversaire, j’avais 17 ans. » La première bombe atomique venait de détruire Hiroshima.