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Allaitement
à La Réunion

jeudi 30 juin 2005.


L’allaitement est un choix majoritaire à La Réunion. Peut-être parce qu’il n’est pas nécessaire de renoncer à son identité pour se sentir intégrée.
L’allaitement, on en parle facilement à La Réunion. Soit pour expliquer qu’on n’a pas voulu. Comme Jeanine, d’une famille hindouiste très pratiquante, dont la mère et les sÅ“urs ont allaité, mais qui n’a pas voulu : « J’ai des petits seins » a-t-elle expliqué. Soit pour expliquer que cela s’est fait facilement. Pour Stéphanie, originaire du Midi de la France mais installée à La Réunion depuis plusieurs années, l’allaitement allait de soi. « J’ai allaité mon fils quinze mois, sans doute parce que ma mère a allaité ses quatre enfants ; cela me semblait naturel. Mais ici, les Réunionnaises me regardaient avec curiosité : elles me demandaient si cela n’allait pas changer la forme des seins ».

Dans les séances de préparation à l’accouchement, auxquelles participent une majorité de Réunionnaises de souche, l’allaitement reste un choix majoritaire. Mais l’allaitement des bambins reste caché.

Simone, qui a travaillé de longues années comme sage-femme dans les maternités réunionnaises, se souvient des formations « très bien » effectuées par La Leche League. Selon elle, si 68% des mères réunionnaises choisissent d’allaiter, c’est en gros pour deux raisons.

Tradition et information

1. Pour certaines, comme la totalité des Comoriennes, c’est simplement une tradition, qui va de soi. Siti, étudiante d’origine comorienne, le confirme : toutes les femmes de sa famille allaitent, et lorsqu’elle aura un bébé, elle l’allaitera.

Ce comportement tranche avec celui que j’ai observé en France métropolitaine : les Africaines qui accouchent en France choisissent le biberon, persuadées inconsciemment que l’allaitement est un comportement de pauvre. Cette attitude est bien expliquée par une étude déjà citée par LLL, menée à Valenciennes (Nord) : les mamans les moins argentées, quelle que soit leur origine, choisissent de payer très cher tout ce qu’il faut pour bébé, s’inscrivant ainsi dans une logique consumériste.

Pourquoi les Comoriennes musulmanes, récemment immigrées dans ce pays riche qu’est l’île de la Réunion, membres de la communauté la plus rejetée en raison de sa pauvreté, ont-elles la sagesse de garder leur tradition ?

2. Pour d’autres mères, bien informées comme les « métro » (fonctionnaires ou épouses de fonctionnaires français), le choix de l’allaitement est directement lié aux efforts d’information réalisés ces dernières années.

Pas besoin de consommer du lait en boîte

Pourquoi le biberon ne s’est-il pas imposé à la majorité des Réunionnaises comme en Métropole et comme en Guyane, par exemple ? Je n’ai pas de réponse définitive pour l’instant. Une première explication est donnée spontanément par toutes mes interlocutrices : « peu de Réunionnaises travaillent ». Entendons par là « ont un emploi digne de ce nom ».

Car si le chômage atteint 40% de la population active, et les bénéficiaires du RMI plus de 10% de la population totale (deux records nationaux), les Réunionnaises ont fort à faire pour élever leurs enfants, cultiver un petit jardin avec fruits et légumes, trouver une formation ou un CES.

Cette explication est probablement vraie, mais n’est pas suffisante : on sait qu’en Métropole, les mères sans emploi allaitent moins que les autres. D’autre part, elle est dangereuse, car elle accrédite l’idée qu’on doit choisir entre allaitement et travail.

Une deuxième explication réside peut-être dans le retard économique de la Réunion, département d’Outre-mer qui ne s’est pas encore débarrassé de ses raisonnements coloniaux. Cela fait moins d’une génération que les Réunionnais ont accès en masse à l’instruction, à la consommation, au logement.

Le comportement consumériste mentionné dans l’étude de Valenciennes est donc récent, et n’a pas eu le temps de compromettre l’allaitement, puisqu’il a très vite été contré par une information de qualité. Pour faire du bien à leur bébé, les mères peu argentées ne ressentent pas le besoin d’acheter du lait en boîte.

Travail de mémoire

En troisième lieu, j’émets une hypothèse. Pour que des mères émigrées choisissent de garder une tradition, il faut qu’elles en ressentent le besoin. Ou que cette pratique ne soit pas dévalorisée dans le pays d’accueil (1).

Si l’allaitement reste majoritaire chez les mères réunionnaises, dans une île où la population est totalement issue de l’immigration (les premiers habitants sont arrivés au XVIIe siècle), c’est que sa pratique n’est pas dévalorisée. Pour qu’elle perdure, il est important que les mères ne se sentent pas obligées d’abandonner leurs traditions pour être « intégrées ».

Il me reste une interrogation : quel rôle l’allaitement mercenaire a-t-il joué dans la perception de l’allaitement ici ? En France métropolitaine, notamment en Picardie, la tradition des nourrices a contribué à dévaloriser l’allaitement, à en faire un métier de domestique, un geste de pauvre.

Ici, les maîtres créoles faisaient allaiter leurs enfants par des esclaves. L’allaitement n’est pas aussi dévalorisé qu’en France métropolitaine. Est-ce parce que les autorités actuelles favorisent le travail de mémoire et cherchent à mettre en valeur l’apport des esclaves dans la culture réunionnaise ?

(1) La tradition de l’excision ne se maintient pas dans le couples mixtes, et ne se pratique en France que lorsque la grand-mère s’en mêle. Autre exemple : les Indiens immigrés à la Réunion ont gardé la tradition de la marche sur le feu, y compris pour les femmes, mais pas le système des castes.

Texte publié dans la revue de la Leche League "Allaiter aujourd’hui", numéro 63 d’avril-mai-juin 2005. Les dossiers des anciens numéros de la revue sont sur le site Internet de LLL France.

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